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Nouvelle interview de Rudolf Elmer: "Dans mon cas, l’accent a été mis entièrement sur des preuves incriminantes"

Depuis notre dernier entretien avec l’un des plus proéminents lanceurs d'alerte – Rudolf Elmer – son cas a connu des avancées significatives, les juges de la Haute Court de Zurich ont reconnu le « travail bâclé » de l’enquête menée par le ministère public et lui ont ordonné de reprendre les investigations. Mais cette intimation ne prend pas en compte l’absurdité qui consiste à enquêter sur le lanceur d'alerte et non sur les criminels présumés qu’il a exposés.

Depuis que les juges ont admis ce qui était un constat pour quiconque qui est familier avec l’affaire, aucun progrès n’a été réalisé. Aussi, nous avons pensé qu’il était temps d’avoir une nouvelle entrevue avec Rudolf Elmer, surtout depuis qu’il a récemment écrit une lettre aux mêmes juges en insistant sur l’octroi d’un procès équitable.

    Interview publiée le 20 mai 2013
Traduction par Romane
Version originale publiée le 6 mai 2013

En premier lieu, pouvez-vous nous parler de votre situation personnelle (en-dehors de l’affaire judiciaire en cours) et professionnelle depuis notre dernière entrevue en 2011?

Rudolf Elmer: Rappelez-vous, j’ai décidé de prendre le taureau par les cornes il y a quatre ans et suis retourné en Suisse pour contester les grands corps d’Etat (les tribunaux, les politiques et même le gouvernement) et pour rendre publique la façon dont quelqu'un qui expose la vérité est traité si l’intérêt national –le veau d’or du secret bancaire – et les intérêts douteux des puissants oligarques financiers en Suisse sont mis à risque. Cette prise de position a eu un impact considérable non seulement sur ma situation générale, mais plus important encore, sur ma situation familiale.

Ma situation personnelle a changé ces trois dernières années de façon positive, parce que l’homme de la rue comprend maintenant que le secret bancaire ne permet pas seulement la protection de la vie privée des gens honnêtes mais procure aussi de plus en plus un cadre juridique protecteur pour les criminels, et – plus important – des véhicules off-shore anonymes. De plus, je reçois beaucoup de soutien moral non seulement de citoyens mais aussi de personnalités très bien établies dans la société suisse. Des gens qui comprennent que la réputation de la Suisse a été minée par des managers avides.

Ma situation professionnelle n'est certainement pas satisfaisante, parce que j’ai postulé vainement à plusieurs emplois, par exemple à la Banque Alternative de Suisse (Alternative Bank of Switzerland) et des ONG, etc. Cependant, aussi longtemps que je serai impliqué dans des batailles juridiques, personne ne voudra me recruter ou me fournir un réel soutien en échange de mon expertise dans l’industrie financière globale. Evidemment, je donne des conseils à des clients qui ont étépar les banques mais je ne les facture pas. Heureusement, la société dans son ensemble commence à m’écouter et comprend que j’essaye de l’informer en révélant mes connaissances d’initié sur la façon dont les paradis fiscaux fonctionnent et quel type de dommages ils causent à la société. Les scandales récents dans l’industrie financière et la crise de la dette et le fait que les scandales majeurs comme Eron, Madoff, Sir Allan Standford, AIG, LGCM, Starbucks, Google, etc., ont été facilités principalement par des structures dans des juridictions secrètes font de moi un témoin de pratiques abusives mais pas encore un expert recherché par des enquêteurs, des gouvernements ou des régulateurs. Par conséquent, ma situation professionnelle n’est toujours pas satisfaisante, principalement parce que la bataille juridique perdure depuis huit ans dans l’Etat de Zurich et qu’il n’y a toujours pas eu de verdict.

Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire une lettre aux juges de la Haute Court de Zurich ?

Il existe une exigence juridique qui veut que les procureurs et les juges prennent en considération les preuves à charge et aussi à décharge afin d’évaluer l’affaire. L’accent, dans mon cas, a été entièrement porté sur des preuves incriminantes et les preuves à décharge ont été systématiquement ignorées par les autorités. En d’autres termes, il y a beaucoup d’espace pour manipuler les faits, par exemple en rejetant certaines informations importantes, en refusant des demandes de témoins ou même en utilisant de fausses informations pour manipuler l’issue du procès. Un procès équitable n’est possible que si toutes les preuves à charge et à décharge et les faits sont mis sur la table. En passant en revue les dossiers judiciaires, j’ai appris que beaucoup de fausses déclarations et des informations clé en ma faveur ont été exclues. Afin d’éclaircir la situation et donner aux juges de la Haute Cour l’opportunité de comprendre toute l’affaire, la lettre est devenue un instrument essentiel à utiliser pour ma défense comme lanceur d'alerte. A ce jour, tous les dénonciateurs en Suisse ont été reconnus coupables d’une façon ou d’une autre.

La dénonciation n’est pas reconnue dans une juridiction du secret pour des raisons évidentes! La lettre pourrait même être plus importante pour les juges fédéraux de Suisse ou pour la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) et aussi pour la société civile si je dois faire appel d’un verdict négatif des juges de la Haute Cour de Zurich. En termes simples, je veux un procès transparent et équitable et à cet égard l’omerta bien connue des tribunaux de Suisse va connaître une situation difficile.

En ce qui concerne la CEDH, qui a rejeté votre plainte quatre ans après que vous l'ayez soumise, nous l’avons interrogée dans un courrier sur plusieurs irrégularités dans le traitement de votre plainte. Elle n’a pas répondu à nos questions laissant planer ainsi le doute sur son indépendance en matière de secret bancaire et d’évasion fiscale. Quelles sont vos réflexions à ce sujet?

Je pense que le modèle d'affaire du secret bancaire est motivé par des intérêts politiques et économiques puissants, non seulement de gouvernements mais aussi de grandes régions économiques, d'organisations mondiales et de grandes entreprises tout-comme d'institutions financières et de conglomérats multinationaux. Par conséquent, les Américains protègent leurs juridictions secrètes dans le Delaware, le Wioming, le Nevada ; le Royaume-Uni fait de même avec les îles anglo-normandes et les Iles Vierges britanniques du Cayman ; l’Inde avec l’Ile Maurice et les Seychelles ; la Chine avec Hong-Kong et Singapour ; l’Amérique du Sud avec le Belize, le Panama et les Caraïbes et l’Europe en fait de même. Dans mon cas, la CEDH protège la Suisse, je suppose pour des raisons politiques et économiques. Au-dessus de tout cela, il y a ces organisations mondiales telles que l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économique) et le G20, qui comptent plusieurs Etats membres connus comme paradis fiscaux utilisant le secret bancaire simplement pour conduire leurs affaires douteuses. L’objectif principal des lois sur le secret est donc d’en tirer profit et de cacher les transactions commerciales abusives et celles qui sont réelles ne sont que la fin de la chaîne des bénéficiaires. Dans mon cas, la CEDH n’a fait que ce qu’elle croyait devoir faire et a ignoré, pour des raisons politiques, la détresse de ma famille afin de servir le système et protéger le secret bancaire, connu aujourd’hui dans la société pour causer toutes ces injustices et ces souffrances.

Les récentes révélations des OffshoreLeaks, toujours en cours, sont un coup dur pour le business des évasions fiscales et semblent confirmer vos propres déclarations. Quelle a été votre réaction lorsque vous avez entendu parler des OffshoreLeaks?

Je me suis très bien senti à ce sujet. Non pas parce que les OffshoreLeaks ont prouvé et prouveront que j’avais raison dans mon analyse et mon point de vue, mais surtout parce que les journalistes d’investigation font ce qu’ils ont à faire en tant que ce qu'on appelle le quatrième pouvoir : informer et éduquer les citoyens, mettre l’accent sur les problèmes sérieux de la société, nourrir la volonté politique pour lutter contre les pratiques abusives dans toute l’industrie, et créer une pression nécessaire sur les politiciens pour qu'ils représentent les intérêts du peuple dans leur prise de décision et les intérêts des petits groupes et non pas des grands groupes – l’industrie financière, les conglomérats multinationaux et certains particuliers ultra fortunés avec leurs structures offshores. J’ai pensé que c’était une étape importante dans la bonne direction vers l’équité, la transparence et l’information de la société. En outre, les OffshoreLeaks offrent à la société la possibilité de faire de réels progrès dans la lutte contre les paradis fiscaux abusifs, respectivement les entreprises de ces juridictions secrètes.

Il semble que l’évasion fiscale a tellement imprégné la classe politique (Occident inclus) que certains membres de gouvernements, qui acculent les peuples à l’austérité, planquent eux-mêmes et dans le même temps des millions dans des paradis pour échapper à l’impôt – comme c’est le cas de l’ancien ministre du budget français Jérôme Cahuzac qui fait l’objet d’une enquête judiciaire mais qui a choisi de présenter des « excuses » publiques. Votre commentaire sur cette affaire?

Pour être clair, nous ne parlons pas de millions, nous parlons de milliards, et, comme je l’ai déclaré il y a quelques années sur Wikipédia : « C’est un problème mondial… l’évasion fiscale est le plus grand vol entre les sociétés et les Etats voisins dans ce monde (par exemple, de l’Allemagne et de la France à la Suisse et au Luxembourg). » Il ne s’agit pas seulement de la classe politique, il est aussi question de personnes avides qui agissent selon une façon de faire qui viole les droits humains, même très simples, tels que le droit de vivre et le droit de se nourrir. Une partie de la classe politique est devenue une troupe de fantassins des criminels et des organisations criminelles qui violent complètement les lois à leur avantage et usent de lois sur-mesure pour se protéger eux-mêmes et faire en sorte que leurs pratiques abusives paraissent légales et légitimes. Heureusement, des affaires comme Cahuzac ou l’ancien footballer Uli Hoeness sont devenues publiques. Toutefois, je doute toujours que les gens connus soient tenus responsables de leurs actes de la même manière que quelqu’un qui, par exemple, a volé 1000$US à son employeur. Le voleur irait au bout du compte en prison mais je ne pense pas que Cahuzac, Uli Hoeness ou n’importe qui à un si haut niveau ayant commis des crimes présumés d’évasion fiscale soit reconnus coupables en Europe et condamnés à de la prison! Certes, ils ont entaché leur réputation et peuvent avoir perdu une position de pouvoir mais cela est sans commune mesure avec un voleur à la petite semaine. Eventuellement, Cahuzac ou Uli Hoeness pourraient avoir à payer une énorme amende mais cela n’empêchera pas les pratiques d’évasion fiscale d’autres personnes parce qu’elles sauront qu’elles peuvent s’en tirer seulement avec une amende. A vrai dire, il faut une peine de prison pour tous pour arrêter le business des évasions fiscales!

Depuis notre dernier entretien, avez-vous été harcelé par la banque Julius Baer, par la justice ou le gouvernement Suisse?

Il ne s’agit pas de harcèlement direct de la part de ces institutions mais elles s’attaquent toujours à ma réputation, et évidemment le fait que l’affaire est toujours pendante au tribunal est un lourd fardeau pour moi-même et ma famille. Par exemple, l’ordinateur de ma fille, sa caméra et ses CD ont été confisqués par la police en janvier 2011 et par conséquent, comme une fille de 13 ans, elle estime que ses droits fondamentaux de citoyenne Suisse ont été gravement et systématiquement violés par les autorités zurichoises. Sans parler de toutes les photos de famille et des rapports médicaux confisqués en septembre 2005 qui ne nous furent jamais restitués. C’est une façon de mettre la pression sur toute la famille.

Ces six derniers mois, vous avez participé à des débats télévisés et avez été mentionné dans plusieurs articles de presse, y compris dans un rapport du journal The Economist sur l’évasion fiscale. Avez-vous remarqué un regain d’intérêt dans la presse à ce sujet, et, si oui, qu’est-ce qui l’a motivé selon vous?

Il est assez clair que ce qui a conduit à la sensibilisation du public sur le sujet de l’évasion fiscale est la mauvaise gestion de la crise financière, l’aggravation de la crise de la dette, la rémunération toujours plus élevée des dirigeants et les mesures d’austérité subies par les citoyens ordinaires. Les choses n’ont pas changé ; en fait, elles ont empiré pour les 99% au cours des derniers mois. Considérez mon cas comme celui d'un messager qui rend la corruption systémique plus visible pour nos sociétés – cette corruption systémique qui détruit la démocratie et devient une menace pour la stabilité et la paix ou tout simplement pour les droits humains fondamentaux. Elle nourrit également le fascisme et soutient l’idéologie des groupes extrémistes à la fois sur l’aile gauche et l’aile droite de l’échiquier politique.

Récemment Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial à l’ONU sur le droit à l’alimentation, a publié un livre dans lequel il dénonce ce qu’il considère comme la famine systémique et délibérée allant jusqu’à la mort d’un enfant toutes les cinq secondes parce que l’approvisionnement alimentaire de la planète pourrait nourrir le double du nombre actuel d’êtres humains. Etablissez-vous un parallèle entre cette famine systémique et la corruption systémique que crée et permet le secret bancaire?

Jean Ziegler est un fervent soutien depuis 2005 et nous étions ensemble lors de débats télévisés récemment. J’ai lu deux fois le livre dont vous parlez. Je pense qu’il y a un lien très fort entre la corruption systémique causée par les lois sur le secret bancaire et la famine systémique. Il y a non seulement les conglomérats multinationaux mais aussi les institutions financières qui font des bénéfices sur les fluctuations des prix liés à l’eau et l’alimentation. Il existe des exemples frappants dans l’industrie des hedges funds sur la spéculation des prix alimentaires ainsi qu’au sein de groupes tels que les grandes sociétés de négoce de matières premières dans le monde. Chacune d’entre elles utilise les lois sur le secret bancaire pour éviter la transparence et dissimuler leurs pratiques commerciales douteuses. Je tiens également à préciser que l’analyse et les déclarations de Jean Ziegler ont renforcé ma motivation parce que mon combat ne se limite pas à ma propre personne, c’est un combat pour soutenir des personnes sans défense qui n’ont pas voix au chapitre dans ce monde. Par conséquent, cela vaut la peine de retourner en prison si nécessaire pour envoyer un autre message fort à la société sur les lois abusives du secret bancaire.

Julian Assange, dont l’organisation WikiLeaks vous a aidé en rendant votre affaire publique en 2008, se protège toujours à l’ambassade d’Equateur à Londres contre l’affaire juridique suédoise politiquement motivée qui pourrait s’achever par son extradition vers les Etats-Unis, où il pourrait faire face à de la torture voire pire. Souhaitez-vous lui transmettre un message?

Oui, il a besoin de temps et de patience pour maintenir continuellement la société en alerte pour qu’elle comprenne bien qu’il y a un intérêt économique et gouvernemental extraordinaire pour détruire sa réputation. Ce sera un combat permanent parce que les gouvernements ont des ressources illimitées, et encore plus important, peuvent contrôler le calendrier et décider le moment où quelque chose peut ou doit se produire. Par conséquent, il doit rester un modèle de transparence. Il doit continuer à lutter contre cette bataille acharnée afin de :

  • Trouver encore plus de soutien dans la société au niveau mondial,
  • Rendre sa personne publique trop importante pour être écrasée par des intérêts politiques,
  • Démontrer qu’il est une victime du système judiciaire et de groupes politiques puissants, et
  • Susciter un débat par des experts internationaux pour discuter à un niveau mondial de l’affaire juridique suédoise politiquement motivée contre lui.
L’ensemble du parcours du combattant a pour finalité la crédibilité dans la société et c’est la clé pour quiconque défie les institutions et les groupes puissants!

Quels sont vos projets dans un futur proche?

C’est assez simple de faire ce que j’ai proposé à Julian Assange dans la question précédente. Pour moi, cela se traduira en participant à des débats télévisés ; en présentant mes analyses dans des journaux bien connus et de qualité ; en achevant deux documentaires internationaux ; et en collaborant à des programmes d’investigation avec des médias comme Arte, ARD, SWR et la Deutsche Welle. Et en portant devant les tribunaux ces deux journaux suisses conservateurs qui ont tenté de détruire ma réputation afin que la question de la dénonciation et du secret bancaire suisse restent un sujet d’actualité dans le domaine public!

FIN

Pour aller plus loin:
- Lire le livre de Rudolf Elmer disponible en version papier et en format électronique.
- Le site web de Rudolf Elmer.

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